mercredi 11 décembre 2013

les mottes castrales



La motte féodale ou motte castrale

La motte castrale est typiquement un ouvrage de défense médiéval ancien, composé d'un rehaussement important de terre rapportée de forme circulaire, la « motte ». Il existe plusieurs formes d'édification de ces ouvrages, souvent appelés à tort « motte féodale », il en existe dans toutes les régions d'Europe.

La plupart du temps le tertre était entouré d'un fossé, le sommet était occupé par une forte palissade. Un fortin de bois y était aménagé avec une tour de guet analogue à un donjon. La motte est considérée comme un château fort primitif.

En Europe occidentale, au Xe siècle, l'armée carolingienne devient trop lourde pour répondre aux rapides raids vikings et sarrasins. La défense s'organise donc localement autour des mottes, rapides à construire, et qui utilisent des matériaux peu coûteux et disponibles partout. Progressivement se distingue ainsi une élite guerrière dont la motte castrale matérialise l'autorité. Le seigneur assure la protection d'un axe commercial ou économique (souvent un village) et la motte devient l'élément fort de l'organisation spatiale de l'an mil. Elle peut servir également de résidence seigneuriale et favorise la vie économique. L'émergence du pouvoir banal sur l'ensemble du territoire au début du XIe siècle est un élément supplémentaire favorisant la généralisation des mottes qui se développent surtout à partir du XIIe siècle

Les archéologues classent habituellement les mottes en trois catégories:

·          les mottes bâties sur un accident naturel à l'abri, par exemple un rebord de plateau, une colline… ; elles sont plutôt courantes dans les régions montagneuses (Auvergne, Languedoc) ;

·          les mottes totalement artificielles, en terrain plat et sans appui extérieur du relief (Husterknupp) ;

·          les mottes — exemples plus rares — qui forment une variante des deux précédentes, « une levée de terre annulaire », renforcée par une palissade

La motte castrale serait donc apparue aux alentours de l'an mil entre la Loire et le Rhin, le phénomène s'étant répandu dans tout l'Occident chrétien au cours des XIe, XIIe et XIIIe siècles selon les régions. En Angleterre (Guillaume le Conquérant à partir de 1066) tout comme en Sicile (Robert Guiscard à partir de 1061), ce sont les Normands qui introduisirent le château à motte, inconnu dans ces régions avant la seconde moitié du XIe siècle.

Le principal atout des mottes castrales est la simplicité et la rapidité de construction, avec des matériaux peu coûteux et disponibles partout. Faciles à construire, elles peuvent l'être par des paysans corvéables, ce qui correspond aux possibilités économiques de la châtellenie naissante. Elles sont des fortifications amplement suffisantes pour répondre aux enjeux militaires des IXe et Xe siècles : contrer les raids de pillage menés par des troupes peu nombreuses et très mobiles.

Ces tertres défensifs n'apparaissent pas n'importe quand. Ils découlent de la logique d'une société médiévale qui évolue : à partir de 980, le royaume des Francs est secoué par la « révolution aristocratique » qui remplit les campagnes de châteaux. Ces derniers sont soit d'emblée privés, soit publics. Mais surtout, autour d'eux, prolifèrent de nouvelles « coutumes ». L’empire carolingien se désagrège dès le milieu du IXe siècle. Avec l'arrêt de l'expansion territoriale, les empereurs n'ont plus de nouvelles terres ou charges pour rétribuer leurs vassaux et n'ont donc plus prise sur eux. Peu à peu, ils doivent leur concéder la transmission héréditaire de terres et de charges, puis une autonomie de plus en plus grande. D'autant que Charlemagne est conscient qu'envoyer tous les hommes libres à la guerre au printemps chaque année est préjudiciable économiquement, car il a besoin de leur présence pour que les travaux agricoles soient conduits de la manière la plus efficace possible (il a au minimum besoin d'eux pour coordonner leurs esclaves). Il introduit par capitulaire la possibilité de ne pas participer à la campagne militaire en contrepartie de l'aide à l'équipement et à la gestion des terres des hommes partis à la guerre. Il se crée progressivement deux groupes sociaux au sein des laïcs, ceux qui combattent (milites) et ceux qui travaillent la terre (laboratores). Nombreux sont les hommes libres qui choisissent de poser les armes pour le travail de la terre, plus rentable. Quand vient le temps des invasions et des guerres privées qui marque la fin du IXe siècle, l'ost carolingien est trop lourd pour répondre aux raids éclairs des Vikings ou des Sarrasins ; la défense s'organise localement autour de châteaux tenus par des groupes de milites. Les laboratores doivent confier leur sécurité au châtelain contre le ravitaillement de ses troupes ou de sa maison. Certains arrivent à conserver leur indépendance, mais la plupart cèdent leur terre à leur protecteur et deviennent exploitants d'une tenure (ou manse) pour le compte de ce dernier.


Fonctions résidentielle et militaire

La première fonction de la motte castrale clairement identifiable est celle du logement. À partir du milieu du Xe siècle, on assiste au passage de la civilisation du palais à celle du château. Au haut Moyen Âge, le palais est une simple résidence, peu ou pas fortifiée, souvent rurale, que les textes appellent « villa ». Les souverains mérovingiens et carolingiens possédaient des villae royales surtout dans le noyau carolingien (Laon-Soissons-Compiègne). Autour de l'an mille, Robert le Pieux fait édifier des mottes aux périphéries de son domaine (Montlhéry), mais le roi n'y loge pas.

Le témoignage du chroniqueur Lambert d'Ardres prouve qu'une construction en bois n’exclut pas un certain confort d’aménagement : plusieurs chambres, logis, celliers, magasins à provisions et chapelle, le tout sur trois niveaux. Pour André Debord, « la motte n’était pas l’habitat caractéristique de la petite chevalerie de village (…) de trop médiocre fortune pour pouvoir fonder une seigneurie châtelaine ». Le chevalier (miles) résidait selon lui « plutôt dans une grosse ferme pourvue de quelques éléments de défense »

La motte castrale, également siège du pouvoir, peut jouer un rôle militaire. Son succès est dû en particulier à son élévation rapide, grâce à des matériaux abondants et peu coûteux, et à sa défense qui nécessite peu d’hommes. C’est un édifice que les seigneurs se transmettent sur plusieurs générations en l'aménageant autant que nécessaire. Sur le bord de la Canche, on peut remarquer l’importance de la petite chevalerie telle que la famille de Rollepot. Mathieu de Rollepot est qualifié de sire (dominus) dans les années 1240 et son pouvoir est établi, tout comme celui de son voisin, seigneur à Ligny, sur une motte castrale qui, du haut de son talus, domine la vallée de la Canche et le chemin qui menait à l'abbaye de Cercamp. Le pouvoir s’organise également sur une aire d’attraction (districtus) qui varie selon les châteaux. Plus le seigneur de la forteresse est puissant, plus le districtus est large. Dans le cas classique, l’autorité de la motte s’exerce uniquement dans les limites de la seigneurie, soit un kilomètre environ à la ronde. Comme partout ailleurs, les petits seigneurs tentent de s’arroger de nouveaux droits ou d'étendre ceux qu’ils possèdent.


Incastellamento : la motte en relief montagneux

En 1973, la thèse de Pierre Toubert révolutionna pour longtemps la recherche sur le château de l'an mil. C'était dans la parfaite continuité des études régionales encouragées dès les années 1940 par Marc Bloch. Ainsi le suivirent, André Déléage (Bourgogne, 1941), Georges Duby (Mâconnais, 1953) et Gabriel Fournier (Basse-Auvergne, 1962). Le château fut dès lors considéré dans une approche plus régionale que théorique. On tenta aussi d'étudier le château en rapport avec l'habitat, à l'instar du village médiéval rassemblé au pied de « son » château. Ce phénomène est assez caractéristique de l'ensemble de l'arc méditerranéen et secondairement l'Atlantique, où les exemples de castra villageois ne manquent pas.

En quoi consiste l'incastellamento italien ? Le mot francisé en « enchâtellement » désigne l'action de fortifier un bâtiment ou un village. Au départ P. Toubert avait suggéré que cette emprise territoriale était née entre la dernière mention des habitats de type fundus, villa et la première mention de cet habitat comme castrum, soit au cours du Xe siècle. Des recherches postérieures ont montré que ce phénomène émergea bien plus tôt, c'est-à-dire au IXe siècle voire dans la seconde moitié du VIIIe siècle où on note une corrélation entre la reprise démographique et la réorganisation agraire. Le Latium connaît une phase active de construction et de destruction des castra autour de l'an mil : le château désormais en pierre, se dresse sur un site élevé autour duquel se regroupent l'église et les maisons.

D'autres régions ont connu le même processus d'incastellamento, avec des variantes locales : ainsi dans la région de Béziers, la chronologie est différente. Bien que Monique Bourin ait remarqué une multiplication des centres fortifiés dès la fin du Xe siècle, « la dispersion de l'habitat reste encore de règle ». D'autre part, elle a remarqué que le perchement villageois n'était pas commun, loin de là. Au milieu des villages fortifiés, Dominique Baudreu a signalé la présence de villages dénués de toute fortification. C'est ce qu'il appelle des points de résistance à l'incastellamento : cette situation est l'indication notable du maintien de possessions ecclésiastiques anciennes « étrangères à la logique châtelaine ».

En Roussillon, le regroupement des hommes au pied de la forteresse est à concilier avec une « occupation du sol et un paysage déjà fortement marqués par le phénomène des celleres (celliers pour les réserves de grain) ». Aymat Catafau a montré que ces derniers étaient des entrepôts paysans situés dans l'espace consacré « généralement de trente pas de largeur entourant l'église », dans lesquels on stockait les récoltes à l'abri des vols. C'est le phénomène castral des années 950-1050 qui précipita l'association des celleres avec le centre fortifié. Le meilleur exemple est le village de Castelnou dont la toponymie castellum novum souligne bien cette réorganisation territoriale de l'an mil. Il est mentionné pour la première fois en 993 dans un plaid où la comtesse Ermengarde dit résider dans ce château d'une dizaine de mètres de haut. Ce dernier est posé sur un éperon rocheux à 320 m d'altitude, dominant le village (lui-même fortifié), étendu en pente douce sur une cinquantaine de mètres. Dans le contexte d'incastellamento, les vicomtes du Vallespir ont à coup sûr regroupé une population attachée à son cellier ancien tout en verrouillant le col qui mettait en relation la plaine et le plateau.

L'incastellamento est plus largement l'aboutissement d'un phénomène démographique, agraire et sociétal en germe depuis le début de l'époque carolingienne. C'est le schéma d'une politique et d'une réorganisation territoriale qui a touché les rives méditerranéennes pour plusieurs raisons :

  • d'un point de vue topographique, le relief (Apennin, Alpes et Pyrénées) permet un abri naturel favorisant les sites perchés ; la montagne fournit de nombreuses carrières de pierres qui assurent des châteaux plus solides donc plus efficaces ;
  • avant le milieu du XIe siècle, la Méditerranée reste la zone active du commerce européen. On sait que dès le VIIIe siècle, le commerce était déjà actif à Milan et Pavie  ;
  • la fin de l'occupation sarrasine du Freinet, à la suite de l'expédition des comtes de Provence lors de la bataille de Tourtour en 973, a dû être une période de renouveau dans la société méditerranéenne


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